Mes souvenirs de La Borne. Par Aimée Bedu.

Ces souvenirs de La Borne, par Aimée Bedu née Chenu (1882-1973), ont été écrits en 1968/69. Ces réminiscences font sept pages d’une belle écriture régulière dans un ”Cahier de devoirs mensuels”  Ils m’ont été confiés par Jacqueline Milhaud, petite fille d’Aimée Bedu, auteur d’un livre de contes situés en Pays Fort dont gilblog a déjà rendu compte (lien en bas de page).

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> Mon petit village est construit au milieu des bois. Il s’appelle La Borne car il formait autrefois la limite de l’ancienne principauté de Boisbelle dans laquelle se trouve à cinq kilomètres, notre chef lieu de canton “Henrichemont”, petite ville construite par Sully en hommage à son roi Henri Quatre. D’où son nom.

La Borne, village de potiers.

Ce village était composé presque entièrement de potiers et de tous les corps de métiers se rapportant à cette industrie; à savoir des bûcherons, car il fallait beaucoup de bois pour alimenter les quinze fours qui existaient dans mon enfance, c’est à dire vers 1890. Il y avait trois charrons pour entretenir les voitures et les emballages que l’on appelait des “cadres”, que nécessitait cette poterie. Des charretiers, une dizaine environ, qui occupaient leurs chevaux à aller chercher la glaise à quelques kilomètres du village, puis à conduire à la gare d’Henrichemont, distante de six kilomètres, toute cette marchandise. 

Nous les enfants, nous nous réunissions le soir lorsque l’on conduisait les chevaux à l’abreuvoir situé au milieu du village. Ces chevaux aussi étaient employés à amener le bois pris à la forêt près des fours. Il y avait aussi beaucoup de vaches au village, une centaine, qui l’alimentaient. Aujourd’hui (en 1968) on aurait du mal à en trouver une vingtaine ! 

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La population à cette époque oscillait entre huit cent cinquante et neuf cents habitants qui se connaissaient tous et ne formaient guère que cinq ou six familles, à savoir les Talbot, les Foucher, les Vataire, les Bedu, les Girault et quelques autres. Aussi le facteur avait du mal à faire sa distribution et beaucoup de surnoms se formaient à l’époque  pour distinguer les uns des autres. Mais cela disparaît peu à peu.

Il y avait cinq épiciers, il en reste deux aujourd’hui (en 1968), deux boulangeries, une a disparu, deux boucheries (dont une a du aussi fermer), huit ou neuf petits débits de vin, car nous sommes proches du vignoble et le vin n’étant pas trop cher, les chauffeurs de fours allaient souvent s’y désaltérer. Il y en a encore quatre aujourd’hui.

La vie était gaie, la jeunesse, qui n’avait aucun moyen de locomotion se plaisait  le dimanche à aller à pied et en groupe aux fêtes de hameaux voisins que l’on appelait “assemblées”. Au village, il y avait un petit bal animé par un violoneux qui ouvrait tous les dimanches. L’assemblée annuelle avait lieu le lundi de Pâques et durait trois jours. En général on vivait heureux dans notre petit village, la vie était simple, saine, un peu rudimentaire, mais on s’en accommodait très bien, n’en connaissant pas d’autre.

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Hélas, tout doucement le progrès a anéanti tout cela. D’abord le grès a eu des rivaux avec la fonte, l’émail, la faïence, le plastique. On ne voulait plus se servir de ces objets de terre lourds et grossiers. Puis dans les fermes sont apparues les écrémeuses qui supprimaient tous les pots à lait, les moulins à beurre qui ont remplacé les agotasses dans lesquelles on le battait. Les saloirs ont disparu,, les bouchers nous apportant la viande fraîche à domicile.

Bref, les petits ateliers se sont fermés les uns après les autres et les jeunes ont abandonné tout doucement ce gentil village qui ne leur donnait plus de travail et ont gagné les centres où diverses industries leur fournissaient le moyen de gagner leur vie. La Borne avait pourtant avec le grès gagné de belles médailles à Paris à l’exposition de 1889… 

Dans les dernières années de travail on avait édifié une chapelle, chacun ayant collaboré selon ses moyens à la construction. Un donnant le terrain, les maîtres potiers fournissant pavés et briques, les charretiers les chevaux pour amener les matériaux, les ouvriers donnant des journées de travail, d’autres de l’argent équivalent et aussi des générosités anonymes.

Le prêtre d’Henrichemont venait dire la messe une fois par mois. Maintenant il vient deux fois et la communion solennelle a lieu à la chapelle. C’est appréciable pour les enfants surtout, qui devaient aller à pied au catéchisme à Henrichemont, et pour les personnes âgées qui ne peuvent plus se déplacer car il n’y a plus aucun moyen de communication sauf le mercredi un aller et retour pour le marché.

Rien n’a empêché le village de se dépeupler, il ne reste plus guère que deux cents soixante âmes et encore… Parmi elles, nous avons la chance, grâce à l’excellente qualité du grès du pays, d’avoir vu arriver quelques artistes qui se sont installés et qui contribuent à maintenir quelque peu la vie au village. Autrement, il ne serait composé que de gens retraités, donc âgés.

Pourtant, tel qu’il est je l’aime, mon village natal et j’ai toujours aimé dans ma jeunesse entendre parler les anciens. Ma mère avait dix ans pendant la guerre de 1870. Les bornois n’ont pas vu les Prussiens ainsi qu’ils appelaient l’ennemi. Le village était occupé par une compagnie française qui occupait les arrières. Chez nous, c’était des soldats venus du Sud Ouest. On les appelait : les Girondins. Ils se nourrissaient beaucoup de riz presque inconnu à, cette époque chez nous et ils nous ont appris à connaître cette céréale si utile.En partant ils en avaient distribué à chacun et ce fut un souvenir durable. Une cousine de mon père a épousé un de ces Girondins qui l’a emmenée à Bordeaux où elle a fait sa vie.

Histoires et sorcellerie.

Dans mon village ainsi qu’en beaucoup d’autres à cette époque, on croyait fermement à la sorcellerie et que d’histoires on racontait aux veillées !

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Quelques personnes soupçonnées d’être capables de jeter des sorts étaient tenues un peu à l’écart. On disait, entre autres, que celui qui possédait une formule spéciale était capable pendant une certaine nuit, en allant la réciter dans le champ de blé du voisin de diriger tout le grain dans le sien. Je vais vous raconter une petite histoire qui peut-être vous fera rire mais qui a ahuri bien des gens. J’avais un grand oncle qui habitait avec sa famille une petite maison proche d’une ferme. Une nuit, les gens de la ferme sont venus le réveiller l’appelant au secours pour soigner le maître de la maison qui venait d’être blessé dans son champ - on a dit d’un coup de fusil ?? Maman lui demandant un jour s’est vue donner cette réponse : “Ma fille, ce que j’ai vu, je le garde, je ne l’ai jamais dit et ne le dirai jamais”. Vous pensez bien qu’après une telle réponse toutes les suppositions sont permises et que la sorcellerie y tient la première place. 

Du reste, malgré le progrès et l’instruction qui pénètrent partout de nos jours, on a encore une petite peur instinctive de ces maléfices. Ainsi j’ai été stupéfiée il y a quelques années (peut être huit ou dix) d’entendre dans une émission de Radio Luxembourg qui émettait “Le rêve de votre vie” et accordait au candidat jugé le plus intéressant la réalisation de son rêve. J’ai donc entendu, dis-je, dans cette émission un candidat exposer son rêve qui était de rencontrer quelqu’un connaissant certains rites de sorcellerie et de vouloir bien se mettre en rapport avec lui. Il était capable, disait-il, d’arrêter une chasse à courre. Il a cité maître Maurice Garçon lequel en effet s’intéressait aux sciences occultes, possédait une bibliothèque traitant de ces sciences et qu’il avait mis en vente peu de temps avant sa mort (en 1965).
Hélas,son rêve n’a pas eu la majorité et un autre jugé plus sensé a été exaucé. J’ai regretté car cela aurait pu être intéressant… Ainsi on peut supposer que la sorcellerie n’est pas morte ! 

Un conte que nous nous passons dans la famille et qui a enchanté aussi mon mari enfant et qu’il a raconté bien des fois à nos enfants et petits enfants fait les délices aujourd’hui d’une classe enfantine dont une de mes petites filles est l’institutrice :

Pas loin de la ferme des Rousseaux il y avait un petit champ caché au milieu des fourrés qu’on appelait “Le champ du trésor”. La nuit du Samedi Saint il s’ouvrait en son milieu laissant entrevoir un trésor. Un garçon du village voulut y entrer pour prendre un peu d’or, mais le champ s’ouvrait au premier coup de minuit et se refermait au douzième. Si bien que l’enfant prit trop de temps et que le champ se referma sur lui. Il y resta enfermé toute une année ! Sa mère venait déposer de la nourriture et des vêtements propres toutes les semaines. Elle retrouvait au matin suivant son panier, vidé des provisions et contenant le linge sale de son fils.
Et ceci dura un an, jusqu’au Samedi Saint suivant où le garçon put enfin s’échapper !


> La Borne 1968/1969, souvenirs écrits par Aimée Bedu, née Chenu (1882-1973). Le conte du “Champ du trésor” figure dans Contes et Légendes du pays Fort de Jacqueline Milhaud, petite fille d’Aimée Bedu.  >>> Lien.

> Pour retrouver les noms de certains de vos ancêtres, cliquez sur les deux photos de potiers ou allez sur la page “Potiers de La Borne autrefois”.  >>> Lien. 


> “Contes et légendes du Pays Fort”, par Jacqueline Milhaud. Éditions Thierry Sajat 5, rue des Fêtes 75019 Paris. Un livre broché de 96 pages. Format 15X20 centimètres. Prix 13 euros, port inclus. En vente par correspondance chez l’éditeur. Courriel : thierrysajat.editeur@orange.fr site web :  http://www.editionsthierrysajat.com ou chez l’auteur : jmilhaud@live.fr

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