Pierre Digan, une énergie vitale débordante.

Pierre Digan, un artiste à l’œuvre  prolifique, doublé d’un entrepreneur gâté par plusieurs réussites.

Il y a trente ans, il a rompu avec la céramique et s’est installé au pays de la pierre dure. Digan a fait, depuis, son retour à la terre. Les femmes, la provocation, son domaine préservé de Lavergne : l’artiste se revendique encore bien vert.

Un trône d’ogre est posé face à l’étang, au pied d’une colline hérissée de conifères. Un trône taillé dans le granite. Le roi de cette petite île perdue dans l’océan vert limousin ne peut malheureusement plus s’y hisser. La faute au granite, justement. Il l’a trop taillé. Les articulations sont bousillées, le reste semble encore bien fonctionner. Pierre Digan, soixante dix ans bientôt, ne cache pas qu’il doit composer depuis toujours avec une énergie vitale débordante. Les deux battoirs qui finissent ses avant­bras ont occasion­ nellement cogné ses semblables, plus quotidiennement contraint la matière; la glaise, puis la roche.

Digan sculpte des taureaux, élève des aurochs (reconstitués) et des cochons cul­noir, aime les femmes. Quand il égrène ses souvenirs, émaillés de conquêtes, sa barbe poi­ vre et sel bleuit sensiblement. Noëlle, son épouse, esquisse un sourire avant de retourner vaquer sur l’exploitation agricole. Le roi de Lavergne se dit volontiers "sans espoir ni illusions. Je ne crois à rien et tous les matins je fais le constat que je suis encore en vie. Je vis au jour le jour, dans une incertitude totale. Ce qui pousse, je crois, à faire des choses durables. On fait des enfants (N.D.L.R : sept dans son cas) et des objets durables"

De ce doute existentiel, l’ogre a fait un carburant. Il continue de foncer aujourd’hui, dans une certaine sécurité, une forme de quiétude. Légumes, fruits et viande : son royaume tend à l’autonomie alimentaire. Toutefois, l’essentiel du PIB de Lavergne est assuré par l’accueil d’adolescents en rupture. C’est ce qu’on appelle un lieu de vie. Noëlle est à la manœuvre, épaulée par des éducateurs. Dans cette affaire, Digan joue le rôle du patriarche débonnaire : "Si ça marche, c‘est que je n’ai aucun a priori sur ces jeunes. Je suis un sculpteur, je vois la globalité d’un individu, je crée un espace."

Sérieux à ses heures, ce grand copain de Siné reste un provocateur assumé. Il est de la génération Hara­Kiri. Devenu lui­même éditeur, il vient de recenser dans un ouvrage quelques chef­d’œuvre de la céramique érotique (1).

Au professeur Choron, il a emprunté sa coupe de cheveux, un humour de carabin, et la capacité à se fixer lui­même ses limites : "J’ai surtout accepté les risques. On est dans une époque castratrice qui veut tout contrôler".


> Son design fut prisé des grandes entreprises Attitude qui lui a valu des réussites spectaculaires et évidemment des inimitiés. Son voisin le plus proche, à Saint­Martin­ Château, le tient en peu d’estime : pour lui, Digan est pire qu’un ours, mal léché, un genre de troll. Dans les années 1970, ce gentleman­farmer un brin rock’n’roll dirigeait cinquante potiers à La Borne (Cher), l’une des capitale du grès en France. Digan a toujours su s’entourer de femmes efficaces. Sa compagne d’alors, la potière anglaise Janet Stedman, a participé activement à l’essor de son atelier : "Elle était une émailleuse et formatrice hors pair". Environ deux cents stagiaires et compagnons tourneurs sont passés chez eux entre 1967 et 1979. Une bonne partie s’est installée par la suite à son compte.

Au plus fort de sa splendeur potière, Digan avait ouvert une galerie, rue des Francs­Bourgeois à Paris. Il exportait sa poterie utilitaire jusqu’aux États­Unis. En association avec d’autres artisans (le groupe de design Axe), il vendait même des claustras et autres décors de grès aux grandes entreprises de la France de Giscard : les sièges et bureaux de Publicis, de la Sacem, d’Air Inter, de Rochas ont été agencés avec du grès de La Borne : "Il y avait un goût pour l’artisanat et le fait main créatif, doté d’un design­ contemporain. À l’atelier, on vendait encore des services complets de vaisselle de grès. C’était une époque un peu folle. Je m’en suis payé". Flambeur ? Il rectifie "Je ne jouais pas. Je brûlais la vie par les deux bouts."


> En 1978, c’est la crise, le grès est moins à la mode : dépôt de bilan, conflits en tous genres. Il décide de passer à autre chose. Homme sans futur, il s’accommode aussi des ruptures. Avec le recul, l’échec est théorisé : "Notre société est rentrée à ce moment­là dans une époque d’abondance qui a épuisé notre capactité d’intérêt pour les choses nouvelles et de valeur. On est tombé dans un gouffre de consommation", déplore l’ex­ roi des potiers.

C’est "à bord d’un vieux fourgon et avec juste 50 francs en poche", qu’il a débarqué dans le coin il y a tout juste trente ans. Son "pré aux sculptures" témoigne aujourd’hui du combat de titans engagé avec le granite. L’homme revendique fièrement son métissage : "J’ai du sang d’esclave et d’indien arawak, probablement de capitaine corsaire, et puis aussi morvandiau, du côté de ma mère".

Pourquoi s’est­il enraciné en Limousin, finalement ? "Je sens ici une terre de résistance. Ca me renvoie à mes ancêtres nègres marron". Accessoirement, son sens esthétique n’est pas trop heurté par un paysage "qui n’est pas pollué par des constructions merdiques". Les affaires ont très bien marché "jusqu’au milieu des années 1990" : l’artiste a vendu des bureaux de granite poli à des PDG américains.


> Quelques unes de ses sculptures monumentales, notamment des fontaines, ornent villes et villages du Limousin. Il y a cinq ans, un ami, Dominique Allain, l’a poussé à faire son retour... à la terre. Digan s’est jeté à corps perdu dans la technique du raku. Il a acquis en 2007 un atelier­galerie à Vallauris (Alpes­Maritimes), le grand centre français de la terre vernissée.

Une façon peut­être de faire un pied de nez à La Borne, dont il parle comme d’une femme d’avec laquelle il aurait divorcé. Il y a des aigreurs, peu d’indulgence, mais on sent que ce village fait partie de son identité. Toutefois, ses projets sont ailleurs : le 23 octobre, il rouvre sa galerie d’Enfer (3, rue du Paradis (sic), à Limoges) et cet hiver, il s’envole pour la Guadeloupe, avec des projets de développement artistique et céramique : "Mon cousin germain, c’est Élie Damotta, le syndicaliste indépendantiste ! " , rigole Digan. La résistance, ça l’emballe, comme toujours. 

Un article de Julien Rapegno sur le web.


(1) Céramistes mal élevés coquins et libertins. Pierre Digan et Bernard Planche, préface de Siné (Siné est l’un de ses meilleurs copains).

À lire également "Poterie usuelle contemporaine", par Pierre Digan.

Ces deux livres sont publiés par la revue "Obia", Lavergne. 23460 Saint Martin-Château.

05 55 64 75 62

En vente à la Maison de la Presse d'Henrichemont et dans les autres bonnes librairies.

 

> BIO EXPRESS.

1941. Naissance à Paris, d’un père pharmacien, venu de Guadeloupe et d’une mère venue du Morvan.

1960. Après des études aux Beaux-arts de Beaune et un apprentissage de céramique dans le sud de la France, s’installe à La Borne, village potier du Cher. Vie de bohème, mais prix de la fondation de la vocation (1966) avec sa compagne Barbara Delfosse.

1967. Ouvre les ateliers Digan à La Borne : 50 employés, succès spectaculaire jusqu’en 1978.

1980. Arrivée à Peyrat-le-Château. Acquiert le domaine de Lavergne et crée un lieu de vie pour les jeunes. Se consacre à la sculpture sur pierre.

2007. Ouvre un atelier galerie à Vallauris (06). Crée des sculptures monumentales en raku.

2010. Réouvre sa galerie d’Enfer à Limoges. Prépare un projet en Guadeloupe. Édite une revue (Obia) et des ouvrages sur la céramique.


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