Jean-René Bourrel : Les neuf vies d’André Malraux.

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Mercredi 7 décembre dans l’amphithéâtre des Archives Départementales du Cher (rue Heurtault de Lamerville à Bourges) un public nombreux et attentif a assisté à la conférence “Les neuf vies d’André Malraux” par le professeur Jean-René Bourrel, co-auteur du “Dictionnaire Malraux”. La soirée était organisée par l’association Double Cœur.

La conférence a été introduite par Xavier Laurent, directeur des Archives départementales, qui a évoqué les liens de Malraux avec le Cher, ses affinités avec Raymond Boisdé et la création (et les inaugurations) de la première Maison de la Culture à Bourges, dirigée par Gabriel Monnet. 

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On a distingué neuf carrières dans la vie d’André Malraux : neuf vies en une seule. “Chineur de livres anciens, aventurier, éditeur, romancier, militant, orateur, combattant de terrain, ministre, ambassadeur de la culture française” a déclaré Jean-René Bourrel. Autant de facettes de la personnalité complexe d’un homme fidèle à ses valeurs, une des figures majeures de la France littéraire et politique du siècle passé.
Comme il est impossible de résumer toute la conférence captivante (et très applaudie) de Jean-René Bourrel, en voici un aperçu qui concerne particulièrement les gens d’ici, celui de Malraux, ministre de la Culture. Ce sont quelques passages extraits de son texte : “Janvier 1959 : ‘invention’ du ministère des Affaires culturelles”.

> “ Premier ministre du premier ministère de ce nom, il suscite le plus vif intérêt et justifie les attentes les plus ardentes. Le général de Gaulle ne s’y trompe pas quand il confie à son Premier ministre Michel Debré : “Il vous sera utile de garder Malraux. Taillez pour lui un ministère, par exemple, un regroupement de services que vous pourrez appeler ‘Affaires culturelles’. Malraux donnera du relief à votre gouvernement”. Voici donc, ce 8 janvier 1959, Malraux “ministre d’État, chargé de coordonner l’action gouvernementale dans le domaine culturel”. Le 24 juillet, paraît le décret (J.O. du 26) sur la mission et l’organisation du ministère. Malraux en est l’auteur et il en a pesé chaque mot : “Le ministre chargé des affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ; d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des œuvres d’art et de l’esprit qui l’enrichissent”.  Comment ceux qui n’ont eu de cesse d’accuser Malraux d’avoir trahi la Gauche — ils furent nombreux... — n’ont-ils donc pas discerné que le ministre gaulliste restait parfaitement fidèle au romancier communisant qui, au lendemain de la publication de La Condition humaine, en 1934, proclamait : “Il se peut que l’un des plus hauts pouvoirs de l’art soit de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux”

Les dix années du règne d’André Malraux sur la culture (1959-1969) ont fait l’objet de plusieurs bilans d’inventaire. Quelques semaines seulement après son départ du ministère, Jean Lacouture lui consacre dans Le Monde une série d’articles qui disent assez, quoique de façon discutable parfois, les déceptions et les amertumes de ceux qui avaient fondé sur lui de grandes espérances. Mis en œuvre dans des conditions précaires, le ministère a pourtant bel et bien existé et, comme l’écrivait Jérôme Clément, le plus étonnant est qu’il a réussi. 

On ne peut disconvenir que le solde des “années Malraux” est largement positif :
Invention de Malraux, “surgie de souvenirs de voyages en Union soviétique, du Front populaire et de l’Espagne révolutionnaire”, les Maisons de la Culture ont remporté un réel succès populaire avant que mai 68 ne les mette sous le boisseau. 

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Les initiatives prises par le ministère furent nombreuses et certaines d’entre elles ont eu des conséquences positives jusqu’à aujourd’hui, comme les lois sur les dations ou sur les secteurs sauvegardés ; l’Inventaire général des monuments et richesses artistiques de la France (à partir de 1964) mené sous la haute autorité scientifique d’André Chastel ; les soins donnés à sept monuments types (Louvre, Invalides, Versailles, Vincennes, Fontainebleau, Reims, Chambord) ; le ravalement du patrimoine architectural public de Paris et, à sa suite de quelques grandes villes françaises (ce qui faisait dire à Florence Malraux que son père était devenu “le plus grand blanchisseur de France” !) ; les plafonds de l’Opéra et de l’Odéon confiés respectivement à Marc Chagall et à André Masson.

Malraux sut également, en maintes circonstances, être à la hauteur de ce que l’on attendait de lui. Contre certaines coteries gaullistes, il sut plaider en faveur de la liberté des créateurs et défendre “La Religieuse” de Rivette et “Les Paravents”, de Genêt. En 1967, il parvint enfin à imposer la création du Centre national d’art contemporain. Si sa politique de prestige eut ses limites, elle atteint également une force symbolique inégalée jusqu’à lui : comment oublier le voyage de “La Joconde” aux Etats-Unis (en 1963) et de “La Vénus de Milo” au Japon (en 1964) ? Comment oublier le flamboyant discours du 8 mars 1960 à l’Unesco pour lancer la campagne internationale qui allait conduire à la sauvegarde des monuments de Nubie ? Comment oublier enfin les grandes expositions organisées à Paris et consacrées aux arts d’Iran, d’Inde, du Mexique ou à Toutankhamon ou à l’Europe du XVIème siècle ? Et comment ne pas garder dans nos mémoires ces moments uniques où le ministre des Affaires culturelles et ministre du Verbe élevait la voix de la France devant l’Acropole illuminée pour rendre hommage au “seul lieu du monde hanté à la fois par l’esprit et par le courage”, devant Brasilia pour exalter “la résurrection du lyrisme architectural (...) qui faisait rêver César à Alexandrie”, devant le Panthéon pour évoquer le martyre de Jean Moulin et, avec lui, le pitoyable mais invincible cortège de “ses frères dans l’ordre de la Nuit…”

> Photo du milieu,  de gauche à droite : Jean-René Bourrel et Xavier Laurent.

> Jean-René Bourrel : “Janvier 1959 : ‘invention’ du ministère des Affaires culturelles. Texte pour un jubilé”  (29 mars 2009). >>> Lien.

> Double Cœur. Maison des associations. 28 rue Gambon. 18000 Bourges. 02 48 21 04 71 et 06 83 87 27 64. Courriel :  double.coeur@orange.fr  Le site web de Double Cœur  >>> Lien.

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