La Borne années quarante. Quand Jacqueline Lerat s'appelait Jacqueline Bouvet.

Photos : de haut en bas.

1 - Devant la maison de  Valentine Chameron, hiver 1943/1944. 

2 - Jacqueline modèle une statuette. 3 - Jacqueline et Jean Lerat. 

4 -La Borne d'en bas, la maison Chameron, l'atelier Bedu. Cliquer sur la photo pour plus de détails.

"Jacqueline a un esprit si merveilleux qu'il lui a fait choisir un admirable métier. Elle se passionne pour la poterie et vit actuellement avec les potiers du côté de Bourges, à la façon des grands artistes de la Renaissance." [Jean Giono]


> La Borne, par une journée de juin 1943 une jeune femme brune aux cheveux bouclés descend de l'autocar, (un gazogène de la Compagnie des autocars de l'Indre probablement). Elle se nomme Jacqueline Bouvet. Elle est accueillie par madame Bedu, puis se rend chez Valentine Chameron qui habite chemin du p'tit crot et qui va l'héberger durant son séjour au village. Jacqueline Bouvet qui est une élève des Beaux-Arts de Mâcon où elle a appris à tourner, s'est aussi perfectionnée auprès de Anne Dangar en 1942, elle est déjà  familiarisée avec le travail de la terre. 

Pourquoi n'a-t-elle pas choisi de rester sagement en ville et faire profession de dessiner des papiers peints ou des tissus imprimés ? Jacqueline a d'autres idées en tête, elle a besoin d'indépendance pour s'exprimer, elle recherche l'authenticité, des perspectives que Jean Giono lui a ouvertes lors des conversations auxquelles elle participe en compagnie de son père, lorsqu'ils se rendent aux "rencontres de Contadour" auprès de l'auteur des "Vraies richesses".  "Ne suivez personne. Marchez seul. Que votre clarté vous suffise", ces mots de Jean Giono semblent avoir été écrits pour elle.

Si elle est dans l'enthousiasme qui va lui faire vivre des jours pleins d'étonnements et de découvertes auprès des potiers de La Borne, elle va connaître aussi la vie quotidienne d'un village du Berry pendant l'occupation allemande. Il faut puiser l'eau du puits, on chauffe la maison avec le feu de la cheminée ou la cuisinière à bois, la viande est rare, on se nourrit le plus souvent de rutabagas et de topinambours. Il faut aller à Henrichemont à pied ou à bicyclette chercher ses rations alimentaires à l'Hôtel du nord (en échange des tickets de rationnement), on troque des tickets d'habillement contre des tickets  d'alimentation. 

L'occupation et les pénuries de toutes sortes font régner le troc et le "sytème D" (Jacqueline échange des pantoufles fabriquées par un oncle, pour améliorer l'ordinaire), mais elles font aussi renaître des activités ; quelques ateliers de poterie ont même repris le travail. La Borne compte alors environ trois cent cinquante habitants, des commerces, des artisans, une école de filles et une école de garçons. Il y a plusieurs cafés et épiceries, un tabac, deux boulangeries, un maréchal ferrant. Il y a sept poteries en activité à cette époque, ce sont celles de Armand Bedu, Marius Bernon, Alexandre Foucher, Robert Foucher, Alphonse Talbot, Joseph Talbot et de Lucien Talbot.

Au début de ce séjour, Jacqueline Bouvet travaille dans l'atelier d'Armand Bedu où elle se joint à Jean Lerat (qui travaille ici depuis 1941) et André Rozay. Avec eux elle partage l'argile, l'émail et le tour. Elle partage aussi les places de cuisson dans le grand four à bois, à côté des saloirs et des pièces utilitaires du potier. "J'étais tout à la fois au plaisir, à la difficulté, à l'angoisse même du travail à faire. Mon travail, ma vie s'organisaient parallèlement à la présence forte et régulière des artisans. Ils me communiquaient l'exigence d'un rythme à maintenir et leur savoir faire"..."Je suivais avec plaisir, gourmandise même, les gestes répétés, précis, jamais gratuits ni précipités, très près du service à rendre avec lesquels le potier tournait les grands saloirs ou les plus petites pièces"...."Il me faudrait parler de ces premiers jours de la cuisson, des veillées où je venais bavarder et surtout écouter les histoires que les uns, les autres racontaient, il était agréable l'hiver de se chauffer ; quand les jours allongeaient je restais profiter du clair du soir." 

Jacqueline Bouvet n'est pas venue à La Borne sans viatique. Le peintre Henri Malvaux est un ami de ses parents. Il est directeur de l’École municipale des Beaux-Arts de Mâcon de 1939 à 1942 et apprécie son travail. Nommé directeur de l’École nationale des Beaux-Arts et des Arts Appliqués à l’industrie de Bourges, il incite Jacqueline à venir à La Borne. Il la met en relation avec Armand Bedu (potier) et François Guillaume qui passe des commandes à Jean Lerat et parfois à André Rozay. François Guillaume est un collectionneur d'art populaire, qui dans son magasin de Bourges, vend des articles décoratifs qu'il dessine ou qu'il commande à des artiste locaux : Armand Bedu, Jean Lerat, André Rozay... Cette année la, elle fera aussi la connaissance de André Beyer qui s'est installé dans l'atelier voisin en 1942. Valentine Chameron, chez qui elle habite, est la dernière imagière de La Borne et confectionne des épis de faîtage, des sifflets et des bénitiers. Ainsi, Jacqueline Bouvet arrive une des premières à La Borne pour un rendez-vous avec la tradition et la modernité.

En somme "elle vit une vie magnifique, faisant son métier de sa passion, chassant à la piste les secrets artisanaux, le mystère de l'émail, les bonnes fortunes, ou les mauvaises des fours à flammes (déjà elle a compris la préférence qu'on doit donner au four à bois sur le four électrique). Et ceci est exactement le contraire de l'Industrie et du Commun."  [Jean Giono, dans une lettre à Jean Bouvet, le père de Jacqueline].

En mai 1944 elle se rend à Mâcon pour voir ses parents. Le 6 juin 1944, c'est le débarquement des troupes alliées en Normandie. Le 28 juin, coup de tonnerre, son père, résistant, est assassiné par la milice dans l'appartement familial. Jacqueline reste auprès de sa mère et de sa famille pour les épauler et partager le deuil.

Septembre 1944, Jacqueline Bouvet revient à La Borne et se remet au travail dans l'atelier avec Jean Lerat.

Elle épousera Jean Lerat le 3 février 1945. Ils écriront ensemble de nouvelles pages de leur histoire. On en trouvera prochainement quelques lignes sur gilblog.


> Merci à François et Claire Lerat pour les informations, les documents et les photos qu'ils m'ont si aimablement prêtés. Les citations de Jean  Giono sont extraites de l'ouvrage "Jacqueline Lerat, une oeuvre en mouvement" édité par la Revue de la céramique et du verre". Les citations de Jacqueline Lerat viennent du livre "la Borne un village de potiers" édité par l'Association des potiers de La Borne en 1987.

> Si vous connaissez des détails, des noms, des lieux, si vous avez une photo de cette époque, dites le moi en écrivant dans la page "contact".


> Enfin, visitez le site web excellent et très documenté consacré à Jean et Jacqueline Lerat : http://www.jjlerat.fr/


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