Le chansonnier berrichon Emmanuel Delorme et la critique de son temps.

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Le chansonnier berrichon Emmanuel Delorme n’a pas eu le temps d’accéder à la notoriété qu’il méritait. Pourtant l’auteur n’est pas un nouveau venu parmi les paroliers de son temps. L’exil de ce communard-poète interrompt sa carrière pour de nombreuses années, mais son talent n’a pas échappé au journaliste Benoit Malon (les portraits sont ceux de Benoit Malon, je n’en ai pas trouvé d’Emmanuel Delorme). Voici ce qu’écrit Malon dans “La revue socialiste” en 1891. Extraits. 

- Le nom d’Emmanuel Delorme n'a pas encore acquis toute l'a popularité qu'il mérite, bien que l'auteur, né en 1837, à Saint-Amand-Montrond, ne soit-pas un nouveau venu parmi les chansonniers socialistes. Dans le volume qu'il vient de publier et qui comprend sans doute son oeuvre complète, il y a des pièces qui datent de 1864. Delorme peut être comparé sans-désavantage cependant à Eugène Pottier et à Jean-Baptiste Clément dont les noms et dont les strophes nous sont chers. Il est de leur génération ; comme eux, à un égal degré, il a l'amour du peuple, et comme eux, en des vers bien martelés, d'une belle sonorité, il sait exprimer cet amour ; comme eux aussi, il a pris jadis les armes pour la défense de Paris et de ses droits. 

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Delorme peut répudier toute confraternité par contre avec les attitrés fournisseurs des beuglants. Ses rimes ne se sont pas asservies au culte nouveau du café-concert. Il n'a jamais chanté l'ivrognerie ou la crapuleuse orgie ; il n'est pas de ceux qui encensent le Bacchus du tord-boyaux ou les Laïs * du trottoir, augmentées de leurs Alphonses. Sa muse, à lui :

On l’entendit sur la Meuse et la Sambre
Mêler sa voix au rappel des tambours; 
On la connut aussi dans le faubourg  
On s’en souvient dans la petite chambre, 
On reconnaît son modeste bonnet. 
On sait ses noms ; c’est la fleur qui renaît 
Quand Février s’échappe de Décembre. 

(…)

Écoutez le chansonnier, en ces strophes d'un beau symbolisme, le Bûcheron, comme il nous convie à la besogne : 

Cogne, cogne, âpre bûcheron 
Abats les gros et les grands chênes, 
Et, par toi, des forêts prochaines 
De nouveaux chênes renaîtront. 

Dans cette pièce comme dans le Chant de la charrue, il y a réellement un beau souffle d’épopée. 
Aussi bien, Delorme sait manier le fouet de la satire contre les gens qui vivent des pauvres, et sa raillerie a la bonne franchise, la saine rudesse du peuple. Voyez ses chansons intitulées : Monsieur le Jef et Madame Bagou. Les deux personnages sont vivement peints ; on ne saurait mieux dire le dégoût que tout honnête homme a pour les gens qui vivent de la prostitution. 

Delorme a dans ses chants rustiques surtout l'envolée d'un grand poète. Une perle, c'est la Vendange, un tableau d'un naturisme exquis, qu'on pourrait mettre à côté de la Vigne de Pierre Dupont. Ah ! il n'a pas oublié, non plus, le vieux pays natal, et il reste fidèlement attaché au coin de terre où il est né, s'il aime Paris pour ses généreuses fougues et sa bruyante houle. Il se souvient des tendres et douces mélodies, jadis entendues dans les brandes berruyères. Ecoutez ce gentil son de flûteau, cette ravissante bucolique “Pour Solange”. 

Sainte Solange sa patronne 
A mis dans sa gorge un pinson 
Dedans mon coeur une chanson, 
C'est pourquoi qu'elle est ma mignonne
Et je suis né pour Son amour. - 

S'il à aimé Solange, la jolie pastoure, il a aimé aussi, et il lui garde aussi un aimable souvenir, les charmantes grisettes “Pimprelette et Chiffonnette”, travailleuses infatigables, amoureuses inlassables, dont les fredons * égayaient les faubourgs, et qui aux heures de péril, côte à côte avec l'aimant, bravaient la mitraille. J'aime peu, dans la partie intitulée Chants révolutionnaires, les manières d'odes et de cantates que Delorme a composées. L'inspiration en est froide, et je leur préfère de beaucoup ces strophes de franche allure, intitulées la Belle. Il l'aime bien, et par dessus toutes, le poète, cette Belle oubliée, cette Belle qui regagnera tous les coeurs, la République sociale. Bien vibrantes : Jacques Bonhomme, la Commune, le Loup Garou, la Sorcière, l'auteur réclame fièrement, au nom des malheureux suppliciés, écartelés ou brûlés comme suppôts du diable. Il voit dans ces victimes de l'ignorance et de la superstition, non sans raison, des précurseurs persécutés. 

Je ne puis tout citer dans les chansons, de Delorme, mais certes il y aurait encore beaucoup à dire. Qu'on me permette de signaler cependant une originale chanson, intitulée Pierrot. Delorme interprète le type fameux de la comédie italienne, comme une incarnation du prolétaire naïf, toujours trompé, par Arlequin son frère, matois et dépourvu de loyauté, et par Polichinelle et Cassandre, les deux riches. 
Benoit Malon.

Benoît Malon*, né en 1841, fils de pauvres journaliers de Montbrison, autodidacte, devient en quelques années lune des personnalités de la vie publique française. Il est journaliste, écrivain reconnu, membre influent de l’Internationale (Association internationale des travailleurs), député de la Seine en 1870 (il démissionne, avec Victor Hugo et d'autres députés républicains, pour protester contre la cession de l’Alsace-Lorraine), maire du dix septième arrondissement, et membre de la Commune de Paris. Exilé, puis, à son retour en France après l'amnistie, il crée en 1883 La Revue socialiste, ouverte à toutes les tendances du socialisme français, qu’il dirige jusqu’à la date de sa mort en 1893. Il écrit cet article sur le recueil des “Chansons” d’Emmanuel Delorme dans La Revue socialiste de janvier 1891.

* Benoît Malon, est né le 23 juin 1841 à Précieux près de Montbrison (Loire), et mort à Asnières sur Seine le 13 septembre 1893.
* Laïs. Courtisane.
* Fredon. Chanson, refrain, ornement mélodique.


> La Revue socialiste / réd. Benoît Malon/janvier 1891. Tome 13.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58141350/f382.image.r=DELORME

> Emmanuel Delorme “Chansons” Édition Auguste Pillette. 1890 (en réimpression à la demande chez Amazon sous le titre “Les chansons”). 
> Lire dans gilblog : Emmanuel Delorme, berrichon, chansonnier et communeux. >>> Lien. 
Quand le chansonnier berrichon Emmanuel Delorme écrivait une première “Internationale. >>> Lien.

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