Bûcherons dans les forêts de La Borne autrefois.

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Au dix neuvième siècle et dans la première moitié du siècle dernier, les forêts recouvraient des dizaines de milliers d'hectares du Cher et de la Sologne. Et il y avait du monde qui travaillait dans ces forêts ! Bûcherons, écorceurs, fagoteuses, fendeurs de lattes, fendeurs de merrains, scieurs de long, équarisseurs, rouliers, mais aussi charbonniers, sabotiers, balaitiers... Nombre d'entre eux vivaient dans des huttes ou des cabanes durant la saison du bucheronnage. Ces travailleurs de la forêt, souvent oubliés, ont toute leur place dans l’histoire de La Borne (et dans l’histoire tout court). Sans eux on n’aurait pu alimenter les grands fours dévoreurs d’énormes quantités de bois tout au long de l’année… 
Dans son livre “La Borne et ses potiers”, Robert Chaton mesure la consommation d’un four à quarante à soixante stères de bois, plus mille deux cents bourrées de fagots par cuisson. Poursuivons le calcul… Un four cuisait de douze à dix sept fois par an et avalait environ six cents stères de bois et quinze mille bourrées en un an. Les huit fours encore en activité à La Borne en 1922 consommaient environ cinq mille stères de bois, plus une masse énorme de fagots ! Heureusement, les forêts étaient grandes.

Les bûcheron maniaient la cognée, une grosse hache à biseau étroit, et la serpe. Ils utilisaient aussi une scie à bûche et une grande scie à lame large, le passe-partout. Ils savaient respecter la forêt en coupant les arbres sélectionnés, ils protégeaient les jeunes pousses et entretenaient les sous-bois. 

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La vie des bûcherons était dictée par les saisons. La saison d'abattage durait de la fin octobre à la mi-avril. Au printemps et en été, les bûcherons travaillaient aux champs comme saisonniers, chez un marchand de bois, ou pour leur compte sur leur lopin de terre s’ils en possédaient un.

On était bûcheron de père en fils. Parmi les enfants de ces familles nombreuses les garçons suivaient souvent les traces de leur père en apprenant le métier auprès de lui. Dès douze ans, les jeunes garçons accompagnaient leur père dans les bois. Ils commençaient par des tâches faciles, comme débiter de la charbonnette à l'aide d'une serpe et d'une scie. Quand ils avaient suffisamment forçi et appris les gestes du métier, ils pouvaient se mettre au “travail d’homme", tel que l’abattage.

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Pour abattre un gros arbre, il fallait deux bûcherons qui sectionnaient et dégageaient le pied de l’arbre à la cognée pour le couper ensuite au plus près du sol. Puis ils entaillaient la base de l’arbre pour en diriger la chute et protéger les jeunes arbres de la futaie. Une fois à terre, l’arbre était écimé et ébranché. Après un an de séchage sur place, le tronc était  emporté par les débardeurs pour être équarri. Le travail du bûcheron n’était pas terminé. Après l’abattage il fallait nettoyer le terrain, couper les souches trop hautes pour leur éviter leur pourrissement. Ils pouvaient alors procéder à l’abattage du chêne ou du châtaignier suivant.

La loge du bûcheron était rustique au possible. Elle était construite en perches assemblées reposant sur de solides piquets, et couverte de branches et de feuillages ou de mottes de terre enherbées. À l’intérieur un lit de planches assemblées couvert de feuillages ou de fougères pour dormir, un faitout pour la soupe, une poêle, des écuelle. Les habits étaient pendus à l’un des piquets centraux.

Mais la vie rude des bûcherons n’était pas seulement bucolique…. Outre leur pauvreté légendaire et les mauvaises conditions d’hygiène, les bûcherons étaient à la merci des maladies et des accidents du travail. On mourait jeune quand on était bûcheron. L’usure des corps, les rhumatismes, marquaient leur vieillesse. “Passé la cinquantaine, beaucoup ne parviennent plus qu’à couper les haies ou curer les fossés quand l’alternative n’est pas entre la mendicité et l’hôpital” écrit Michel Pigenet. 

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Il faut lire le livre remarquable de cet historien (Ouvriers, paysans, nous sommes…Les bûcherons du Centre de la France au tournant du siècle) pour savoir qu’elle était rude aussi dans le domaine social, et que de nombreuses luttes ont émaillé le dix neuvième siècle et la première moitié du vingtième.

Au cours du premier semestre de 1892, c'est la première grande grève des bûcherons, un mouvement qui s’étend de proche en proche et gagne tous les villages forestiers du Cher. Pierre Hervier * (secrétaire de la Bourse du Travail - voir en bas de page) raconte : “quand cette grève éclata, ce fut une surprise dans le public, ignorant jusquà ce jour, la situation des parias des bois. Comment les bûcherons étaient si malheureux que cela ? On s'aperçut de la misère installée en permanence au foyer de ces humbles travailleurs. 

Dans les forêts du Cher nord, les bûcherons participent aussi à la grève. Un auteur, cher aux bornois, Robert Chaton, résume plusieurs grèves locales dans “La Borne et ses potiers”. En voici des extraits librement résumés.

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Le 20 avril 1892, le Sous-Préfet de Sancerre adresse un rapport au Préfet :  “Comme suite à ma dépêche d'hier vous informant qu'une grève était sur le point d'éclater parmi les bûcherons du village de La Borne, j'ai l'honneur de vous transmettre les renseignements suivants : Les bûcherons au nombre d'une soixantaine environ se sont rendus mardi à la mairie d'Henrichemont et ont exposé leurs réclamations à M. le Maire. Leur intention est de former un syndicat afin de pouvoir faire accepter plus facilement par les marchands de bois les nouveaux tarifs qu'ils ont fixés pour leur main-d’œuvre”. 

Le 26 avril: le lieutenant Devilliers, commandant l'arrondissement de Sancerre, communique au Préfet : “environ 300 ouvriers écorceurs de diverses communes du canton d'Henrichemont se sont réunis au village de La Borne ... Les ouvriers ont nommé des délégués avec mission de convoquer les marchands de bois pour une nouvelle réunion qui aura lieu le 27 avril à l'Hôtel de Ville d'Henrichemont où sera discuté le prix de fabrication des 1 000 Kg d'écorce. Il s'agit de porter ce prix de 20 à 30 F. Le syndicat des bûcherons du canton d'Henrichemont est effectivement constitué avec 200 adhérents”. La réunion prévue a lieu, mais se termine sans qu’un accord soit conclu. 

Le 9 mai, on annonce l'arrivée de monsieur Maret, député du Cher, pour présider une réunion organisée par les ouvriers. La réunion a lieu et les patrons présents consentent une augmentation sérieuse. Mais certains n'assistaient pas à la réunion, non sans arrière pensées.… Le 11 mai, le capitaine de gendarmerie Pin signale que monsieur Depigny, marchand de bois à Saint Martin d’Auxigny, a embauché 30 bûcherons pour remplacer les grévistes. Ces derniers menacent “de venir à 500 dans la forêt pour empêcher, en usant de violence au besoin, tout ouvrier de reprendre le travail ou faire cesser toute besogne commencée”
Monsieur Depigny accepte enfin d'accorder les mêmes augmentations que ses collègues, et la grève cesse. Le 14 mai 1892, l'Indépendant du Cher peut imprimer :
“La grève est terminée”.

Le 3 septembre 1892, le Journal de Sancerre publie le tarif détaillé par le syndicat des bûcherons du canton d’Henrichemont, section de La Borne. Ces prix représentent une augmentation moyenne de 20 % sur ceux pratiqués l'hiver d'avant. Leur syndicat, s’étant montré "à la fois prudent, ferme et résolu" pendant la grève, les bûcherons ont obtenu quelques avantages, mais encore insuffisants.

Le 24 septembre 1892, le Journal de Sancerre écrit : “Une réunion des ouvriers bûcherons syndiqués des sections de La Borne, Achères et La Chapelotte a eu lieu à Henrichemont. Messieurs Girault et Pauliat, sénateurs, ainsi que M. Maret, député, y assistaient... M. Girault a donné aux ouvriers des conseils de sagesse et de modération qu'ont appuyés ses collègues du département. Lentente la plus parfaite règne entre les ouvriers bûcherons”.
Trois parlementaires à une réunion de bûcherons, le fait indique bien l’importance du mouvement de grève qui avait touché 12 000 bûcherons dans 30 communes du département (!), souligne Robert Chaton.

Mais la misère n'a pas abandonné les foyers des bûcherons. C’est ce que signale un rapport du Commissaire spécial en date du 30.12.1897 au Préfet : En terminant, je crois utile dajouter que la journée moyenne des ouvriers de la catégorie ci-dessus est de 1,50 F, somme insuffisante à payer le pain de beaucoup de familles”
Ce même rapport indique qu'en réponse aux propositions des patrons potiers et marchands de bois, “le syndicat des bûcherons fort de 200 membres, dont le bureau est composé des nommés: Bedu, bûcheron (Président), Talan, scieur de long (Secrétaire), Marchand, journalier (Trésorier), émit ses prétentions : les syndiqués seuls seront employés aux travaux de, la forêt et le façonnage de la corde de cuisson de poterie sera porté de 2,50 à 2,75 F. Les autres étant en principe acceptés”.

Il ne devait plus y avoir de grandes grèves de bûcherons à La Borne. Le syndicat, toujours très puissant, fixait ses prix, en discutait avec les patrons et les affichait. Fort de 130 membres avant 1914, il en comptait encore 60 lors de sa reconstitution après la guerre en 1919. Son dernier secrétaire fut Edmond Godefroy, “un homme capable” selon les mots de ceux qui l’ont connu dans notre village. 

> Depuis ce temps, l’eau a coulé sous les ponts de la Sauldre, du Cher et de la Loire… À La Borne, les céramistes d’aujourd’hui, ou leur association (pour les grandes cuissons collectives), se fournissent en bois auprès des entreprises de la région où le travail se fait avec des méthodes et des moyens plus modernes..… Ce qui fera l’objet d’une prochaine chronique, un de ces jours….

> Photos extraites de cartes postales anciennes de bûcherons en Sologne.

> Michel Pigenet - “Ouvriers, paysans, nous sommes…Les bûcherons du Centre de la France au tournant du siècle”. Éditions de l’Harmattan. 300 pages, 24 euros. Dans les bonnes librairies et chez Amazon.
> Robert Chaton. ”La Borne et ses potiers, un village pas comme les autres”. Illustrations de André Rozay. Éditions Delayance - 1977. Épuisé.


> * Pierre Hervier participe à la création de la Bourse du travail en 1897. Inlassablement, il parcourt le département, organisant des syndicats ouvriers, et notamment ceux des bûcherons (il contribue à la formation de leur Fédération nationale en 1902). Il s’intéresse aux problèmes posés par l’organisation du prolétariat rural et des petits exploitants. Il crée la commission de propagande avec son Groupe cycliste, pour former des syndicats dans les campagnes. Secrétaire de l’union départementale des syndicats du Cher en 1912, il mène une action énergique. Il est Secrétaire général de la Bourse du travail jusqu’en 1927.

Lire dans Gilblog : Pierre Hervier, berrichon et émancipateur.  >>> Lien.

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